La floraison...      
 
 
 
 

Et puis avec les jours qui s'allongent, c'est la lumière qui amorce la vigueur des éclosions à venir. Le soleil réchauffe le sol nu, il étincelle dans les ombres froides. Des feuilles plaquées sur le sol captent cette douceur limpide, ce sont des feuilles d'orchidées. Aujourd'hui, nous allons sur ces terres qui s'éclairent, nous allons parmi ces prairies caillouteuses et maigres. Les plateaux calcaires du lot s'expriment encore largement ici. Si on veut respirer d'une telle manière, on vient ici. Si on veut voir se succéder des floraisons jusqu'en automne, on revient souvent ou on reste. Ces prairies que l'on nomme aussi pelouses sèches constituent l'âme du plateau. Les affinités méridionales sont évidentes. Même en hiver, avec le soleil, cette similitude de conditions reste remarquable. C'est pour cette ressemblance que des agriculteurs ont planté ici il y a quelques décennies, des champs de lavande. Nous en découvrons encore quelques lignes. Avec ces lavandes est certainement arrivée, de manière moins officielle, une autre méditerranéenne que l'on trouve bien installée sur le versant pierreux de Fontoupine, la sauge officinale. C'est un des deux endroits du département où on la trouve. C'est aussi le cas de la rue, autre plante méridionale, déjà signalée par M. Lagrèze-Fossat en 1847. C'est-à-dire bien avant l'arrivée de la lavande.
Les asphodèles appartiennent aussi à ces plantes qui ne dépassent pas le plateau de Bouloc. Toutes réclament chaleur sécheresse, et sols maigres. C'est grâce à cette particularité que des plantes fragiles et exigeantes vivent là. Les orchidées sont leurs ambassadrices, et ce sont elles qui débutent le bal des floraisons parmi les brindilles sèches de l'été passé. Sur les écailles de calcaire un petit saxifrage accompagne ces pionnières ; la famille des pois ne tarde pas à couvrir le sol de jaune. Il y en a qui préfèrent les marnes, d'autres s'étalent plutôt dans la pierraille. Puis après quelques jours de prudence.c'est l'envol. Nous sommes aux portes de mai. Oiseaux, insectes, reptiles sont au rendez-vous. Si la chaleur se fait déjà sentir, elle stimule encore plus ces plantes avides de lumière. Les hélianthèmes blanc et jaune s'étalent sur le sol, les liserons ajoutent du rose, à du blanc et au jaune. Ce sont des tapis de fleurs, cette surface paraît surprenante si on remarque combien ces plantes sont graciles et menues. Des lins, minuscules arbrisseaux, rejoignent cette fête. Les jours rallongent, la chaleur devient plus forte. Les végétaux, pour limiter leur transpiration, sont équipés de poils, de duvets, de feuilles pelliculées ou vernissées. D'autres plantes se jettent encore dans la danse. Ces petits buissons gris si abondants sur ces pelouses, dont on froisse les feuilles en croyant, à tort, qu'elles sont aromatiques, exposent des centaines petites touffes roses, qui affolent tous les butineurs des environs. La leuzée pomme de pin, pousse au ras du sol, elle protège ses fleurs derrière un cône d'écailles blondes. C'est une plante peu commune. Elle a des voisines qui ont adopté des solutions similaires, la cardoncelle, le cirse acaule, lui, fleurira plus tard, dans le feu. Des marguerites aux fleurs toutes jaunes, les inules de montagne, se mêlent aux immortelles aromatiques et aux catananches bleues. Nous sommes début juin. Nous découvrons dans la caillasse des sortes de lys, fleurs étoilées, blanches, délicates et fragiles entre nos semelles et les angles aigus de la pierre qui coupe le sol. Parmi toutes les amoureuses du soleil, il y en a une qui remplit l'espace. Pas seulement le sol, mais aussi l'air. A quelque dizaine de centimètres de hauteur s'étale une étendue vaporeuse, qui ondule dans un souffle. Ce sont des graminées qui caractérisent les paysages de steppe. Elles étaient abondantes aux périodes des glaciations, du temps antérieur aux forêts. Aujourd'hui nous retrouvons un peu du visage d'avant l'histoire.
Le temps passe, des graines s'éparpillent à notre passage. Pour certaines plantes, la belle saison est terminée. Mais d'autres s'obstinent. Les ails lèvent leur hampe florale, des espèces voisines du trèfle, voisines de la menthe, voisines des oeillets continuent à proposer nectar, et pollen aux insectes. La farandole ne cesse pas vraiment, c'est nous qui ne bougeons plus. Nous restons à l'ombre, au repos, il fait trop chaud. Si une averse d'orage abreuve le sol craquelé, ces gouttes-là stimuleront une autre floraison de quelques tiges desséchées. Nous sommes en Août. La prairie est faite de paille et de bronze. Elle vibre au rythme des criquets, grillons, sauterelles. De petites ombellifères et des asters sont apparus, arrivent les aspérules, les odontites, cousins des mufliers.
Les premières nuits fraîches et la rosée ont l'effet d'un autre printemps, les globulaires, les immortelles, le lin, le serpolet, s'éclairent de nouvelles corolles dans la lumière apaisée de Septembre. Les jours diminuent, le soleil propose encore des matins et des après-midi lumineuses, les fruits se ramassent, les graines s'éparpillent, les insectes s'engourdissent après un dernier saut, les oiseaux se sont tus ou sont partis. Le vent éparpille dans un souffle quelques pétales, les brindilles attisent encore un ou deux pétales que le vent finit par emporter. Le ciel gris se reflète sur la terre. Novembre et la nuit.

Mais, des feuilles d'orchidées sortent déjà, la lumière du printemps se prépare aussi sous nos pieds. Si on ne dérobe pas la terre sous nos pas.