| |
Et les bois, comme les arbres, se ramifient en de multiples haies qui s'étirent sur le plateau. La composition de ces haies se prêtent à nourrir ces volées de petits oiseaux qui s'envolent à notre approche. Nous ne voyons que des baies crevassées, noirâtres. Souvenons-nous, il n'y a pas si longtemps, elles étaient rouges et dodues, elles éclairaient les feuillages d'automne.
Qu'importe à présent leur apparence, pinsons, chardonnerets, bruants, verdiers, merles et grives s'en régalent, ils peuvent survivre à l'hiver grâce à cette corbeille de vieux fruits.
On sait que certains arbres ne perdent pas leurs feuilles à l'automne, ils restent bien verts et fournis lorsque les autres exhibent leurs branches à tous les vents. Mais il y a un original dans la troupe, ses feuilles se dessèchent en octobre, comme il se doit lorsqu'on est un arbre à feuilles caduques. Cependant au lieu de les lâcher au premier vent froid comme font les autres, l'original se les garde. On le connaît déjà cet individu, il abonde sur ces terres, il s'agit de notre chêne pubescent. Présent dans les bois, et présent dans les haies, c'est lui le peintre de l'ocre qui se consume tout l'hiver. On dit que le chêne pubescent a un feuillage marcescent. Il abandonnera ses vieilles feuilles lorsque les bourgeons s'ouvriront, en mars.
En attendant ces feuilles abritent de menus insectes que viennent cueillir aussi les oiseaux. Ceux-là possèdent le bec plus fin des insectivores, mésanges, rouges-gorges, pouillots, roitelets, troglodytes.
À part le chêne, nous retrouvons les arbres et les arbustes qui l'accompagnent dans la forêt. En quelques mètres à peine, nous reconnaissons plusieurs de ces espèces. La différence c'est qu'ils sont enchevêtrés et mélangés. Des lianes compliquent cette mêlée : la clématite, l'hiver elle se remarque par ses graines enrobées de duvet ; la ronce, dont les épines découragent toute traversée.
Cette diversité constitue une des grandes particularités de la haie champêtre. La lumière arrive de tous les côtés, avec toutes les nuances d'ombre et de lumière, il y en a donc pour chaque sensibilité chlorophyllienne.
En ce moment ce n'est qu'un amas de branchages crochus et entortillés. Mais dans quelques semaines, ce squelette malingre deviendra un nuage parfumé.Les griffes du prunellier ou de l'aubépine disparaîtront sous des corymbes de fleurs blanches. En quelques jours ces nuages rendront le goût des beaux jours perceptible à nos mémoires grises.
Et les odeurs, elles s'accompagneront de la musique effrénée des insectes butineurs. Le parfum du cerisier Sainte-Lucie sera déjà celui du miel. Les floraisons suivront, avec leur orchestre de couleur d'insectes et d'oiseaux, puis la haie préparera les fruits pour l'automne et l'hiver prochains. Car la haie est généreuse et prévoyante, protéger, abriter, nourrir les générations d'insectes, les oiseaux et leur progéniture.
Les mammifères, reptiles, profitent aussi de cette demeure généreuse et protectrice. Tout le monde y trouve son compte. Se nourrissant les uns les autres et aussi se nourrissant les uns des autres. Ainsi, Le mulot attiré par les fruits tombés à terre est croqué par le renard, la buse ou la couleuvre.
Ce n'est pas seulement un abri. La haie confectionne un réseau de communication, par lequel circulent les animaux, et, accrochés à leurs poils ou leurs pattes, les graines de plantes et les spores de champignons ou de fougères. Les haies sont l'Internet du monde sauvage.
Mais ce réseau a perdu beaucoup de sa couverture nationale. Plusieurs milliers de kilomètres, (on évalue cette longueur à 500 000 kilomètres), ont été arrachés durant ces quarante dernières années. Bien qu'étant création humaine, la haie ne convenait plus à l'évolution des pratiques culturales. Il a fallu quelques dégâts pour réaliser qu'elle était une invention remarquable aux multiples applications. On l'ignorait.
Nous venons de voir l'importance de la haie dans la constitution et le maintien de la diversité des espèces vivantes. La haie offre bien d'autres avantages.
La haie protège de l'érosion. La pluie, sur un terrain en pente, entraîne la couche superficielle de terre, celle qui est fertile. Donc les rendements agricoles baissent.
La haie protège du vent. Les vents provoquent les dégâts suivants : céréales couchées, chute des fruits dans les vergers, mauvaises pollinisations. Si la haie est bien « bâtie » elle peut protéger de 15 à 20 fois sa hauteur. Exemple : une haie de 15 mètres de hauteur protège une zone de 300 à 500 mètres de large.
Mais la haie fait plus que de jouer les boucliers. Elle réduit les écarts thermiques, limite la
transpiration des plantes cultivées et l'évaporation du sol. les plantes s'épuisant moins, poussent mieux, préparent une brillante descendance qui s'exprime par des beaux fruits, et de belles graines. Ça tombe bien, c'est ce qu'on recherche. Par ailleurs, le rendement est augmenté de 6% à 20%, malgré la petite perte de surface que représente cette haie.
Au milieu d'une haie, l'herbe est meilleure aussi, et pousse mieux. Les vaches apprécient, c'est le bonheur des vaches. Et une vache satisfaite, grossit, fait plus de lait, tombe moins malade.
La haie absorbe aussi du CO2 atmosphérique, ce gaz à effet de serre et les nitrates du sol en excès, elle filtre les eaux de ruissellement. Enfin, la haie peut fournir du bois : bois d'œuvre et bois de chauffage, traditionnel ou bois déchiqueté destiné à l'utilisation de chaudières récentes.
Au printemps, en marchant le long des haies, parmi les chants d'oiseaux, nous devinerons tous ces yeux qui nous observeront, tapis dans les branchages. Nous nous abreuverons d'odeurs. Pendant l'été, aux heures chaudes, l'ombre des arbustes et des arbres nous procurera un air plus frais, une invitation au repos. À l'automne, nous préparerons les confitures ou des liqueurs de fruits sauvages ; l'hiver nous découvrirons des cadres scintillant de givre posés sur les terres du plateau. C'est le rythme des saisons, qu'on oublie ailleurs, que l'on retrouve si bien marqué ici, sur ce territoire qui a su conserver ses haies. On ne veut pas voir le temps s'arrêter sur un trou béant, on veut simplement que la vie continue... Pour tous...
|
|














|
|