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En hiver les bois forment un horizon ocre, qui se mêle aux sols labourés. Les arbres sont devenus anonymes, les troncs silencieux, les branches livides ou noircies. C'est pendant ces jours que la maigre lumière effleure et montre des êtres modestes auxquels nous ne prêtons guère attention plus tard, lorsque l'abondance devient quotidienne et masque la discrétion.
Approchons-nous des arbres, regardons les troncs. Des taches grise, ou verdâtre, ou jaunâtre, s'étalent sur l'écorce.
Ce sont des lichens. Des êtres originaux, nés du mariage d'une algue et d'un champignon. Les capacités de cette alliance leur a permis de conquérir presque tous les milieux. Lichens souples et moelleux l'hiver. Secs et friables, l'été. Ils survivent cependant à cette dessiccation, retrouvant leur souplesse dès la première pluie.
Par ces jours gris, la seule lumière et la seule couleur naissent du sol, de ces coussins vert que forment la mousse douce et dodue.
Lichens et mousses ne possèdent pas de vaisseaux canalisant leur sève, pas de vraies racines, pas de fleurs, ce sont les premiers organismes multicellulaires à avoir conquis la terre ferme. Ils se sont aggripés sur les roches nues d'un monde vide, puis ils les ont rongées peu à peu en créant les premières couches de terre, où purent s'installer les autres végétaux au fur et à mesure de leur apparition, fougères, conifères, et enfin les plantes à fleur, du bouton d'or au chiendent en passant par le chêne et le palmier. De cette époque lointaine, ils ont gardé le goût de l'extrême. C'est pourquoi nous les trouvons, incrustés, pendants ou collés, à l'ombre, au soleil, du très chaud au très froid, sur les troncs, sur les branches, sur les rochers, sur la terre dénudée, sur les murs, les toits et même les vitres et le plastique. En fait peu de milieu où il n'y a pas de lichen, auxquels se joignent souvent les mousses.
Cependant ils redoutent certaines formes de pollution atmosphérique, on s'aperçut ainsi de leur quasi-disparition de certaines villes, de leur banlieue, ou des environs de quelques zones industrielles. Si un milieu apparaît riche en lichens de toutes sortes, on peut juger que ce milieu est un milieu peu pollué. C'est ce qu'on peut penser en marchant dans nos bois, en repérant toutes les différentes formes que prennent les lichens qui tapissent les arbres, les murettes, recouvrent le sol, s'installent sur les mousses, et… sur d'autres lichens.
Les vieilles murettes, vêtues de mousse et de lichen, accueillent aussi des fougères. Quelques-unes sont de taille modeste. Certaines, parmi elles, peuvent aussi supporter des conditions difficiles, c'est pourquoi nous pouvons les retrouver ailleurs, sur de la pierre par exemple, en plein soleil.
Celle-là, un peu plus grande, le polypode, peut se retrouver entre les racines des arbres, et même sur la fourche de leurs branches. Dans les lieux plus frais, cette fougère peut accompagner le lichen dans ses ascensions pour s'établir quelque part le long des troncs verticaux.
Certaines tiges affaissées sur le sol sont les restes d'une grande fougère assez fréquente dans ces bois, et leur lisière: la fougère aigle. Bientôt, nous pourrons les apercevoir les rejetons de cette fougère, pâles petites crosses duveteuses.
Bien sûr, lorsqu'on évoque les bois, les champignons surgissent des propos et finissent par cacher la forêt. S'ils restent discrets en cette saison, il suffit de gratter quelques feuilles mortes recouvrant le sol, pour remarquer quelque amas filamenteux blanchâtre, voici nos champignons. En combinaison de travail. Ces filaments dégradent la matière sur laquelle on marche pour la recycler; avec eux nous abordons un aspect d'une vie sauvage invisible, ce qui se passe dans le sol lorsque celui-ci ne subit pas d'agressions chimiques, ou mécaniques. Là, dans l'obscurité, crissement, cliquetis, chuintement, gargouillis composent la trame des combinaisons entre les morsures d'invisibles insectes ou d'araignées et la salive des vers, la sécrétion des bactéries, la bave des champignons, le mucus des racines. Tout cela mijote sous nos pas sans trêve ni repos.
De toute cette cuisine, nous ne voyons qu'une part négligeable : les champignons, (plutôt son « porte graines ») que l'on ramasse, les orchidées, mais aussi les arbres, les plantes que l'on mange, les fleurs que l'on cueille.
Leur germination, leur santé, leur pérennité dépendent de cette cuisine secrète. La terre n'est pas ce substrat inerte, c'est une soupe épaisse remplie d'une vie minuscule qui conditionne la vie sur la planète. Alors existe-t-il vraiment des terres, vivantes, que l'on peut considérer de peu de valeur, alors que la pression des besoins humains exige encore plus d'espace pour s'établir et de terre, pour se nourrir.
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